Le biochar, une filière disparue du PGIRE
- Cédric Lascombe
- il y a 2 jours
- 8 min de lecture
Entre le rapport préliminaire de janvier 2026 et le plan final de juin, une filière de retrait de carbone reconnue, cofinancée par l’État et déjà valorisée à l’étranger a quitté la trajectoire énergétique du Québec. Retour documenté sur une disparition — et sur la question qu’elle pose.

En mai 2025, le gouvernement du Québec coupait le ruban de la plus grande usine de biochar en Amérique du Nord. Treize mois plus tard, son plan énergétique officiel n’en faisait plus mention. Pour saisir ce qui s’est joué, il faut d’abord savoir ce qu’est le biochar — et pourquoi le Québec y détient un avantage.
Qu’est-ce que le biochar — et pourquoi le Québec y a un rôle à jouer
Le biochar est un charbon végétal stable. On l’obtient en chauffant de la biomasse — résidus forestiers, agricoles ou organiques — à haute température, en l’absence d’oxygène (pyrolyse). Le carbone que la plante avait tiré de l’atmosphère se retrouve figé dans une matière solide, où il demeure stable pendant des siècles au lieu de retourner dans l’air. La technique s’inspire de la terra preta amazonienne, encore fertile après des millénaires. Le GIEC le classe parmi les grandes solutions à émissions négatives1.
Ses bénéfices dépassent le climat. Épandu dans les sols, le biochar améliore la rétention d’eau et des nutriments, régénère la fertilité et réduit la dépendance aux engrais chimiques comme aux pesticides2. Sa structure poreuse piège en outre les métaux lourds, les pesticides et les polluants persistants, limitant leur migration vers les eaux souterraines et leur passage dans les cultures — donc, à terme, dans notre assiette3. La filière ouvre aussi de nombreux produits dérivés : charbon actif pour la filtration de l’eau et de l’air, additif pour l’alimentation animale, usages cosmétiques et pharmaceutiques, sans oublier les coproduits de la pyrolyse comme le vinaigre de bois, aux propriétés biostimulantes4.
Le Québec est idéalement placé, et son biochar est « vert ». La filière repose sur une ressource dont la province regorge : la biomasse forestière résiduelle, débouché providentiel pour une industrie du bois en quête de nouveaux marchés. Surtout, la pyrolyse québécoise peut fonctionner à l’électricité renouvelable, ce qui confère au biochar d’ici une empreinte carbone parmi les plus faibles au monde — un avantage concurrentiel réel sur un marché qui rémunère précisément la qualité et la permanence du retrait. Le Québec avait d’ailleurs commencé à l’exploiter, avec Carbonité et Biochar Boréalis.
Car un marché existe, en pleine croissance, notamment en Europe. Le biochar est aujourd’hui la technologie de retrait de carbone la plus mature : en juin 2025, la plateforme Puro.earth avait émis plus de 408 000 crédits de retrait issus du biochar, cette méthode représentant à elle seule 43 % des retraits durables vérifiés livrés aux acheteurs5. L’Europe s’est dotée du European Biochar Certificate, puis d’un cadre légal — le Carbon Removal Certification Framework de l’Union européenne, entré en vigueur en 20266. Les crédits se négocient entre 80 et 150 € la tonne de CO₂, une prime de quatre à six fois supérieure aux crédits agricoles temporaires, précisément parce que la permanence y est vérifiée7. Parmi les acheteurs : Microsoft, Google, Swiss Re, JPMorgan.
Une filière effacée en treize mois
Dans le rapport préliminaire, le biochar portait la trajectoire climatique. Le document déposé à la Régie de l’énergie en janvier 2026 en faisait un pilier : il écrivait que tous les scénarios dépendent de la séquestration par le biochar, autour de 3 Mt éq. CO₂ par an dans le secteur agricole. Le biochar figurait parmi les cinq grands constats du document, avec sa propre entrée au glossaire8.
Dans le PGIRE final, il n’en reste rien. Une recherche dans l’intégralité du plan déposé le 30 juin 2026 le confirme : aucune occurrence de « biochar », de « biocharbon » ni d’« émissions négatives »9.
Or le plafond de retrait de carbone, lui, n’a pas bougé. Les deux versions fixent la même limite maximale de stockage : 15,9 Mt éq. CO₂ par an en 2050. Simplement, le préliminaire la remplissait en partie avec du biochar — biogénique, agricole, décentralisé —, tandis que le final attribue désormais l’entièreté de ce plafond au stockage géologique. La cible de retrait est intacte ; c’est le moyen d’y parvenir qui a changé, sans explication.
Une filière que l’État avait pourtant financée
Le contraste tient à ceci : le Québec n’a pas seulement toléré le biochar, il l’a payé.
Carbonité, à Port-Cartier. Cette usine — la plus grande de biochar en Amérique du Nord, inaugurée le 22 mai 2025 par Airex Énergie, Groupe Rémabec et SUEZ — a bénéficié de plus de 16 M$ du gouvernement du Québec : 9,2 M$ du programme Technoclimat, un prêt de 4,5 M$ du programme ESSOR et 2,5 M$ du Programme Innovation Bois, en plus de 3 M$ fédéraux10. Les fonds provinciaux provenaient du ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie — le ministère même qui signe aujourd’hui le PGIRE.
Biochar Boréalis, au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Créé en 2015 par la Filière forestière des Premières Nations du Québec avec la communauté de Mashteuiatsh et la MRC du Domaine-du-Roy, ce laboratoire — un projet de 8 M$ — a reçu 5,9 M$ du fédéral et 1,2 M$ du gouvernement du Québec, complétés par une aide provinciale de 700 000 $ pour le développement de marché et 75 000 $ du Fonds régions et ruralité11. Il portait l’ambition d’une « vallée du biochar ».
L’autre voie retenue : capter et enfouir
À la séquestration biologique du biochar, le plan final substitue le captage et le stockage géologique du carbone : capter le CO₂ — à la sortie des cheminées industrielles ou directement dans l’air ambiant —, puis l’injecter à plus de deux kilomètres sous terre. La chronologie est factuelle : en janvier 2026, le biochar est un pilier du retrait de carbone ; le 5 février, Québec dépose le projet de loi 17 encadrant le stockage géologique12 ; en février, Deep Sky présente dans le dossier même du PGIRE un mémoire faisant du captage le « pilier de la stratégie québécoise »13 ; le 30 juin, le plan final ne mentionne plus le biochar.
Cette filière reste largement expérimentale. Ce printemps, le passage de Deep Sky dans les médias l’a illustré : à Thetford Mines, l’entreprise a réalisé fin 2025 une première injection-pilote, avec du CO₂ capté dans l’air ailleurs14 ; à Bécancour, le puits exploratoire n’était pas encore foré. La phase commerciale ne vise que 25 000 tonnes par an d’ici 2028, pour atteindre 500 000 tonnes d’ici 203015.
Et le coût n’est pas comparable. Le biochar livre aujourd’hui des retraits vérifiés à 80-150 € la tonne de CO₂7. Le captage dans l’air ambiant — la voie qu’emprunte Deep Sky au Québec — coûte, selon les estimations, entre 400 et 1 000 $ la tonne aujourd’hui, et ne descendrait au mieux qu’autour de 230-540 $ d’ici 205016.
Un plan qui ne décarbone pas tout
Le gouvernement s’était pourtant engagé à la carboneutralité en 2050. C’est un engagement officiel, inscrit dans le Plan pour une économie verte 2030 et réaffirmé depuis17. Or le PGIRE, de son propre aveu, n’en est qu’« un premier pas » : il conserve près de 23 % d’énergies fossiles dans le bouquet de 2050 et laisse des émissions résiduelles qu’il faudra retirer de l’atmosphère — jusqu’à 15,9 Mt par an9.
Le GIEC est clair : il faut les deux. Atteindre la carboneutralité est impossible sans retrait de carbone, et ce retrait exige un portefeuille diversifié de méthodes complémentaires — le biochar et le captage géologique n’étant pas des options concurrentes, mais des leviers qui se complètent18. Le biochar représentait environ 20 % du carbone que le plan prévoit encore de retirer en 2050 (3 des 15,9 Mt). En le rayant, le PGIRE ne réduit pas sa cible de retrait : il la reporte intégralement sur un captage géologique encore expérimental, dont il ne nomme que sept ou huit projets. Se priver d’un cinquième de sa capacité de retrait — le levier le plus mûr, le moins cher, celui que l’État finance déjà — sans un mot d’explication reste, sur le fond, incompréhensible.
Une disparition inexpliquée
Cet article ne plaide pas pour le biochar contre le captage géologique. Il constate qu’entre deux versions du même exercice, en quelques mois, un levier reconnu par le GIEC, financé par le Québec et valorisé ailleurs dans le monde a disparu de la trajectoire — sans qu’aucune justification écrite n’accompagne ce choix.
C’est la limite d’un plan qui porte le nom de « gestion intégrée » mais se contente d’aligner des objectifs. Une véritable planification intégrée supposerait un arbitrage global et transparent entre les filières : un lieu où l’on pèse ouvertement le biochar, le captage géologique, l’efficacité et les autres leviers, où l’on documente les coûts, où l’on explique les choix et où l’on en rend compte. Aujourd’hui, ce lieu n’existe pas.
C’est la raison d’être d’un planificateur énergétique public indépendant : non pour imposer une filière, mais pour garantir que les arbitrages soient faits au grand jour, sur des bases comparables, et qu’une solution déjà payée par les contribuables ne s’évapore pas d’un plan « intégré » sans que personne n’ait à dire pourquoi.




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